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La liberté est une idée neuve…

Tout ce qui se présente aujourd'hui comme critique de la société ne peut plus généralement nous satisfaire. Se caractérisant principalement par son insignifiance politique, par son manque d'imagination et par une pensée confuse, anhistorique, vide et rafistolée avec les valeurs décomposées de l'époque, cette critique se montre de plus en plus incapable de comprendre son temps et conséquemment de le faire comprendre. Engluée très souvent dans un réformisme à la petite semaine ou réduite à des atermoiements moralisateurs, quand elle ne rejoint pas franchement les retranchements de la pensée réactionnaire, elle se trouve ainsi participer pleinement au spectacle du monde, en maintenant au fond l'idée que l'histoire s'est achevée dans le monde tel qu'il est et qu'il n'y a plus grand-chose à y faire, sinon pleurer sur les décombres qui s'amoncellent et attendre qu'un effondrement général fasse surgir spontanément la société idéale.

Nous pensons plutôt que le monde dans lequel nous vivons doit être transformé, que la vie sociale ne se réduit pas fatalement à ce qu'elle est aujourd'hui, ni à ce qu'elle a pu être ou ce qu'elle peut devenir. La question moderne reste celle du changement révolutionnaire de la société. Aussi nous importe-t-il avant tout de rompre avec l'air du temps, avec ses rengaines usées et morbides, et de redonner vie à une critique révolutionnaire qui ne se contente pas de dénoncer l'immoralité de l'époque, mais indique et mette en évidence les perspectives possibles du changement social. Il s'agit principalement de mettre en avant et d'encourager les conflits profonds qui déchirent la société, et que la domination tend à occulter toujours.

Derrière ces conflits qui se multiplient à tous les niveaux de la société, on ne veut généralement reconnaître que le vieil antagonisme des classes, issu de l'exploitation par le travail et la distribution inégale des richesses qu'engendre inéluctablement la forme d'organisation capitaliste de la société. Mais, s'il importe de ne pas perdre de vue cette dimension économico-sociale des conflits, nous pensons que leur dimension politique a, elle, bel et bien besoin d'être retrouvée ; il semblerait même que c'est l'oubli ou parfois le mépris de la politique qui a conduit de nombreux mouvements sociaux des dernières décennies dans des impasses et dans la répétition de l'échec. Nous n'entendons pas par là que ces mouvements auraient dû se conformer aux formes d'organisation politique existantes, mais plutôt qu'ils se sont peu, voire pas du tout, préoccupés d'opérer une critique de ces formes, de réaliser, en d'autres termes, leur propre politique. La question sociale ne peut être reprise que dans son rapport direct et inextricable avec celle de la liberté. Car, quels que soient les problèmes qui atteignent et affectent aujourd'hui l'existence des hommes, on peut savoir qu'une tyrannie peut les résoudre à sa façon.

La vie politique se réduit de plus en plus au simple jeu des pouvoirs institués, aux luttes et divisions des élites dirigeantes, unies cependant autour de la domination oligarchique, l'État étant posé comme horizon indépassable. Quand la « démocratie » consiste à démunir le « citoyen » de tout pouvoir sur sa propre vie pour le concentrer dans les mains de ses « représentants », on peut également savoir que la question de la transformation révolutionnaire de la société sous-entend nécessairement la question du pouvoir politique, c'est-à-dire, dans notre propos, d'une forme d'organisation qui puisse réaliser au mieux l'essence même de l'homme  : la liberté. Il apparaît ainsi que l'enjeu historique de la crise généralisée de notre temps (crise non seulement économique et sociale, mais aussi institutionnelle, idéologique, culturelle, écologique ?) ne se situe pas tant dans le problème de la survie de notre société que dans celui de l'émergence d'une société nouvelle que la domination voudrait réaliser à son seul profit. Divers éléments actuels laissent entendre que celle-ci est prête à liquider un certain nombre de ses archaïsmes pour se donner la figure neuve d'un protectorat général sur l'ensemble de la vie sociale. Il se pourrait même qu'elle assure le bonheur de la société si tant est qu'on lui permette d'en posséder le contrôle absolu.

Mais le jeu de l'histoire continue. Le mécontentement social persiste et, dans les balbutiements des divers mouvements sociaux, se maintenant principalement sur une ligne défensive face aux attaques des différents pouvoirs, et dans le rejet croissant de la politique « politicienne » au sein de la société, se cherche et se profile une ligne politique offensive qui tend à s'inscrire dans le combat pour « un autre monde possible ». Face à la dérive oligarchique qui se devine dans la politique mondiale des élites dirigeantes, cette tendance se construit peu à peu, au sein des mouvements de contestation existants, sur la base d'un projet révolutionnaire de démocratisation générale de la société ; le but n'est plus simplement de résister à la « mondialisation », phénomène si peu explicité, mais bel et bien d'inventer un ordre social inédit au moyen d'une politique adéquate à cet objectif. Il s'agit d'opposer à l'audace de la domination, dans son intention de façonner le monde à son image, une audace de la liberté qui affirme non point un vague désir mais une réelle volonté de « transformer le monde et changer la vie ». Et si la pratique politique ne saurait suffire à elle seule pour la réalisation de ce projet –  il en va, au fond, d'une réévaluation et d'une réinvention de l'existence qu'aucun programme ne pourrait circonscrire ou prévoir  – celui-ci ne pourra faire face aux menées toutes politiques de la domination que par l'invention d'une autre politique qui devra être non moins réelle, et que nous pensons devoir définir comme une politique radicalement démocratique, dont on peut trouver des prémisses dans certaines révolutions passées (communes de Paris de 1793 et de 1871, mouvements des conseils en Russie en 1905 et 1917, en Allemagne en 1918-19, en Espagne en 1936-37, en Hongrie en 1956, mouvement des comités d'action en France en 1968, etc.), mais qui doit s'approfondir et s'affirmer par rapport aux temps présents.

Il s'agit de s'appuyer sur ces expériences, tout en critiquant la part idéaliste de celles-ci. En ce sens, le projet révolutionnaire qui vient se défiera des promesses d'une société réalisée sur le mode de communautés fusionnelles. S'il est possible de faire surgir de nouveaux rapports sociaux, ceux-ci ne sauraient correspondre avec la liberté essentielle des hommes tant qu'ils voudront traduire une sorte d'entente absolue entre les hommes, qui trahit le besoin infantile de vivre béatement sous la tutelle de la chimère religieuse. Seule l'idée de l'existence politique des individus en lien dialectique avec des communautés sociales nouvelles, ouvertes, anti-hiérarchiques, nous paraît pouvoir rompre avec toute attente messianique et tout fantasme millénariste de la société parfaite et unifiée. Il ne s'agit pas de créer un monde parfait, mais de permettre l'émergence d'un monde où les hommes puissent jouer réellement et librement leur propre histoire. La politique est la médiation indispensable pour la réalisation de ce monde.

Dans ce contexte, nous ne nous faisons pas d'illusions sur l'influence des écrits que nous apportons au débat actuel. Nous ne venons pas armés de dogmes et de certitudes théoriques ; nous combattrons toujours au contraire tout système de pensée close, de croyance, comme l'ennemi même de la pensée et de la liberté qui lui est indissociable. Nous pensons plutôt que la crise des diverses idéologies est une chance qui favorise les possibilités de faire naître une pensée libre. Nous voulons y contribuer. Nous savons, d'autre part, qu'aucune société vivante n'est jamais partie d'une théorie  : c'est toujours au départ un conflit, un jeu, un voyage. Ce que nous cherchons s'inscrit dans cet esprit. La guerre de la liberté doit être menée avec colère.